LO’JO


« Je ne reviens pas pareil ! »… Le refrain du premier morceau de Transe de papier annonçait l’air du temps et l’espérance de l’année 2020. « Je ne reviens pas pareil » de ce moment où le ciel soudain tout bleu nous est tombé sur la tête. « Je ne reviens pas pareil » de l’écoute de Jeudi d’octobre et La Rue passe, les seules chansons de l’album avec un batteur, et c’est Tony Allen, sans doute pour un de ses derniers enregistrements. « Je ne reviens pas pareil » de ces souvenirs de voyages, de lieux et de parfums. « Je ne reviens pas pareil » de ce disque qui fait affleurer et danser tellement de sensations et d’émotions enlacées : de l’anxiété et de l’espoir, de la colère déterminée et de la tendresse, de l’introspection et des visions hallucinées, des certitudes ébranlées et de la confiance.  

Mais si cet album résonne comme celui d’un monde chamboulé, c’est d’abord parce qu’il raconte celui de Lo’Jo – de l’universel à l’intime, et inversement. Pendant quelques longues lunes, Lo’Jo a fonctionné à la façon d’une petite communauté semi-nomade et furtive (comme chez Alain Damasio), qui avait jeté l’ancre dans une ancienne ferme de la campagne angevine. Là, autour de Denis Péan, le façonnait et enregistrait sa musique entre deux voyages, mais aussi accueillait les enfants des écoles et des artistes du monde entier. Plus qu’un groupe, Lo’Jo était devenu une micro-société alternative, une utopie au coin du chemin.  

Et puis, après 17 ans de résidence, Lo’Jo a dû quitter son nid. Ils s’en sont remis. Comme, dans l’importante chanson Blackbird, l’esclave qui saute d’une falaise et se transforme en oiseau, en puissant moineau peut-être. Transe de papier est le premier album de leur monde d’après. Leur nouveau monde n’a plus de murs, ou seulement des murs en papier. Denis Péan le reconnaît, la musique est revenue au centre de sa vie. L’imaginer, la façonner, la sublimer. L’offrir comme le groupe le fait si bien et depuis si longtemps sur scène, une nourriture pour le cœur et l’âme. 

C’est leur ami Justin Adams, réalisateur de l’album et plus encore, qui a eu envie d’entendre Lo’Jo en studio comme sur scène : avec les voix puissantes et bouleversantes de Nadia et Yamina Nid El Mourid en devant de scène, avec cette matière musicale qui prend forme comme de la glaise sculptée en direct, avec les cordes attrapées au vent par Richard Bourreau, puis ces moments où Denis Péan chante et se retrouve seul au piano.   

Transe de papier a été enregistré entre l’Anjou et le mythique et magique studio Real World en Angleterre. Justin Adams a suivi le processus depuis les premières démos. Karl Hyde, fondateur du groupe Underworld et alchimiste du son, a jeté quelques sorts à cinq chansons. Un nouveau bassiste a rejoint le groupe, Alex Cochennec. Mais Transe de papier est d’abord, plus que jamais et au moins autant qu’aux débuts du groupe, un album de Lo’Jo. Une rencontre de sons, de rythmes et d’esprits venus d’un peu partout, de l’Océan Indien, de la chanson française, d’Europe Centrale, du jazz, d’Afrique du Nord, de la musique de chambre et d’où vous voulez. C’est leur nomadisme créole personnel. Une science de l’arrangement des cordes, des instruments acoustiques et quelques effets électroniques, des voix humaines et des rythmes que traverse une vibration chamanique intime , poétique : les éléments épars s’imbriquent ici comme s’ils avaient enfin trouvé leur place. A distance, l’album accueille un ami rare et fidèle, Robert Wyatt. Il a officiellement arrêté la musique, mais a enregistré le texte de Kiosco pour Lo’Jo. Sa voix douce est une des petites flammes qui rendent cet album précieux. 

Comme d’habitude, oui, mais encore plus haut, sur une crête qui permet de redessiner la ligne d’horizon. Tout ne s’explique pas. Sans disséquer l’album et ses mystères, on peut dire que souvent, il serre la gorge, fait monter les larmes et puis console et donne de la force. Et que les voix de Yamina et Nadia résonnent dans nos têtes encore longtemps après le dernier morceau. Un album de mondes chamboulés, à commencer par l’intérieur.



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